Mercredi, 22h15.
Je suis inquiété par le comportement étrange d’un homme qui marche
sur la berge de l’Isère, près du ponton pour avirons. Il parcourt plusieurs
fois la même zone, s’assied sur un banc, puis sur un autre, non pour se reposer
mais vraisemblablement pour attendre ou surveiller quelqu’un. Il tient à la
main un verre en terre cuite.
Il observe du coin de l’œil chaque passant, les jeunes qui
parlent fort, les amoureux assis sur le ponton, les romantiques qui marchent
lentement…
Ses regards se font insistants, suspicieux, voire même agressifs.
Il consulte sa montre de temps en temps. Mais s’il attendait
quelqu’un, il resterait au même endroit. C’est donc pour se donner une
contenance et justifier son manège. Cela ne fait que confirmer mes soupçons :
il a un mauvais coup en tête, et il prend son temps pour choisir sa
victime !
Les personnes qui l’ont croisé ce soir là en pensent toutes la
même chose : il n’était pas là pour apprécier la fraîcheur vespérale ni
pour se dégourdir les jambes. Il est resté de 22h14 à 23h00 pile. Et toujours
dans le même secteur du ponton sur l’Isère. Un couple l’a même croisé deux
fois, et dans le même sens, ce qui prouverait que l’homme en question a fait le
tour du pâté de maison pour revenir au même endroit, sur la berge. Un autre
témoin raconte avoir été doublé sur la promenade au bord de l’eau, puis l’avoir
vu revenir par la rue, au milieu de la chaussée ! Un groupe de personnes dit
avoir dû rappeler son chien qui suivait l’individu pour renifler le pot en
terre cuite. Celui-ci serrait ce pot contre lui, et pressait alors le pas.
Que flairait ce chien de si intéressant ? Quelle
boisson extrême cet étrange personnage emmenait-il jusque dans sa promenade du
soir ? Pourquoi un pot de terre cuite, et non une canette, une chope ou un
verre transparent ?... Quand il était assis, il posait ce pot au sol, et
cherchait visiblement à le cacher entre ses pieds. Quand il pressait le pas, il
veillait à ne pas faire déborder son précieux contenu.
Précieux, ou dangereux ? Je pense qu’il voulait surtout
ne pas s’en mettre sur les mains. Evidement, mettre des gants pour manipuler ce
liquide aurait attiré l’attention sur lui. Acide extrême
? Poison violent ? Phosphine ? Arsine ? Qui sait quelle mission
destructrice le motivait ?...
Le lendemain matin, 7h54.
Il récidive ! Le voici à nouveau qui s’avance sur la berge, toujours armé de son dangereux pot de terre. Mais le secteur est désert, il n’a aucune victime potentielle à portée de main. Il s’avance tout de même résolument sur le ponton d’embarcation : va-t-il répandre son poison dans le fleuve, empoisonnant ainsi toute la région ? Oui ! Il approche son pot de terre de l’eau, je me précipite alors pour l’empêcher d’accomplir son forfait ! Agenouillé, il va répandre le contenu de sa fiole ! Mais au dernier moment (tiens, de près, il parait beaucoup plus petit), je l’entend murmurer doucement :
- Nous sommes enfin seuls… Mon petit Pirly, tu es mort et je vais te rendre à la nature. Je t’aimais, tu sais ? Maintenant, tu vas suivre ce fleuve, tu vas rejoindre la mer, puis l’océan, et tu retrouveras tous tes amis. Tu seras heureux, je te le promets. Ce sera ton paradis.
L’enfant laisse alors s’écouler du réceptacle un petit poisson combattant inerte. Les larmes aux yeux, il regarde son défunt protégé affleurer une dernière fois la surface de l’eau, avant de disparaître, emporté par le courant.
Super cette nouvelle... On la lit d'une traite !
Rédigé par: Magali | 23 juin 2009 à 09:42
Bravo pour cette nouvelle. On ne s'attend pas du tout à la chute.
Rédigé par: Sam | 30 juin 2009 à 12:46
En fait c'est une histoire vraie, mais le narrateur et l'enfant sont une seule personne : moi-même ! Non je ne me dédouble pas, j avais juste conscience que mon comportement pouvait sembler bizarre vu de l'extérieur. Du coup je me suis imaginé m'observer moi-même...
Et, oui, Pirly, un de mes 2 poissons combattants, est effectivement mort.
Rédigé par: Elie | 30 juin 2009 à 13:28
Tu fais cette cérémonie pour tous tes poissons quand ils meurent ? Et ils ont tous un nom ?
Rédigé par: Magali | 30 juin 2009 à 13:59
Je n'en ai jamais eu que 3, et ce n'est pas moi qui ai du faire disparaître le corps du 1er défunt. (Pirly étant le 2eme.)
Donc je ne l'ai fait qu'une fois, on ne peut pas encore parler de "cérémonie" :-)
Sinon, oui ils ont tous un nom : Sweepy (+), Pirly (+) et Mirly. (Le (+) c'est pour les défunts, snif...)
J'ai d'abord eu Mirly & Pirly, probablement en référence à l'expression récurrente "miripili !!" de Swiip l'orgnobi dans "Lanfeust de Troy", que j'aimais bcp. Puis j'ai eu Sweepy.
Ce n'est que plus tard que je me suis rendu compte de la source commune pour les noms que j'ai choisis :-)
Rédigé par: Elie | 30 juin 2009 à 14:22
Ah oui voilà, je comprends maintenant pourquoi ces noms me disaient quelque chose ! Chez moi il y a trop de poissons pour les baptiser :)
Rédigé par: Magali | 30 juin 2009 à 17:22