Le 4 septembre 2009
Le long d’un cimetière, pendant mon jogging du vendredi soir, j’entends un instrument en cuivre. Il essaye de reproduire un air typique de cirque, une mélodie d’habitude entraînante et virevoltante, mais l’instrument butte sur les notes, reprend plusieurs fois la même mesure. Je cesse de courir et m’engage dans le cimetière désert pour chercher du regard d’où viennent ces échos qui se réverbèrent. Les tombes froides et inanimées contrastent avec les acrobates multicolores que cette musique évoque. Une atmosphère tragi-comique emplit l’air. Les hésitations et couacs de l’instrument accentuent ce malaise : cette musique devrait donner le sourire, mais le travail sensiblement fourni l’empêche de véhiculer la joie et l‘allégresse du monde du cirque.
C’est un jeune homme qui joue du trombone à coulisse, assis sur un petit siège pliant. Je reste à distance et l’observe discrètement. Son vélo et la petite remorque métallique contenant l’étui de son instrument ne me sont pas inconnues. J’ai déjà vu cette vieille carriole cadenassée dans une rue non loin de chez moi. Ce jeune a du choisir ce lieu pour travailler son morceau sans déranger le voisinage.
A bien l’observer, je remarque que le musicien ne partage pas du tout la gaieté du morceau qu’il travaille. On dirait bien qu’il pleure… Voila qui expliquerait pourquoi la tonalité qu’il donne à sa musique sonne si faux. Cela doit être extrêmement difficile et douloureux de devoir mettre en sourdine son propre état d’esprit pour exprimer une autre humeur complètement opposée. Où ce jeune trouve-t-il la motivation pour continuer à travailler ? Il aurait baissé les bras depuis longtemps si c’était la difficulté technique qui le rebutait. Non, il semble réellement motivé par ce travail musical. Sa grande tristesse doit avoir une autre raison.
Je contourne l’allée pour m’asseoir sur un banc, d’où je vois le musicien de dos. Il aurait d’ailleurs pu s’installer là, il aurait été plus à son aise que sur son pliant en tissu. Au fait, pourquoi a-t-il prévu ce siège ? Je remarque alors qu’il ne s’est pas installé n’importe où. On dirait bien qu’il joue pour cette tombe devant lui, récente et modeste.
La mélodie n’est plus joyeuse du tout, elle est jouée au ralenti, résonne lugubrement sur les pierres tombales, et, la fraîcheur du soir aidant, les fausses notes me donnent même la chair de poule. Les acrobates multicolores sont remplacés par d’angoissantes silhouettes fantomatiques. C’est alors qu’au beau milieu d’une phrase musicale, il s’empresse de ranger son instrument et d’enfourcher sa bicyclette. La mélodie laisse place au grincement régulier qui s’éloigne à chaque tour de roue.
Le cimetière est redevenu désert et silencieux. La nuit tombe. Je m’approche de là où était le musicien, et lis « Augusto Zavatta, 12 avril 1928 – 25 août 2009 ». Sur le parterre, une belle écorce d’arbre est finement ciselée : « Je tiendrai ma promesse. Augustino. »
Très belle histoire pleine de sensibilité et de finesse.
jeand
Rédigé par: jeand | 07 septembre 2009 à 16:50